Maintenant, mon beau Samuel, tu sais lire. Par la magie de la lecture, je vais pouvoir te raconter des histoires, et ce, même si je ne suis pas là en personne ! En voici une. Tu es le premier à lire cette histoire. Avant toi, jamais aucun enfant ne l'a lue...

ORAN LE MARGOT

Il est né le même jour que ses trois frères et sœurs. Ses parents avaient fabriqué un nid très confortable dans la falaise rouge. Ils avaient trouvé le matériau pour la construction douillette, juste au-dessus, dans un champ de foin. Dans ce champ, en haut de la falaise, il ne poussait pas seulement du foin, mais aussi des plants de fraise entre les touffes de mil, de trèfle et de marguerites.

Sa maman avait pondu quatre œufs. Ensuite, ils avaient été couvés à la chaleur bienfaisante des plumes du papa ou de la maman goéland, chacun son tour. Rendu assez fort, il a cassé sa coquille. Il s'est mis à crier avant même d'ouvrir les yeux. Il avait une de ces faims ! Sa maman lui a apporté sa première becquée de bouillie de poisson. Les trois autres coquilles commençaient à se fendre, à leur tour.

En venant au monde, les oiseaux se ressemblent tous : une toute petite touffe grise de poils, de duvet et de plumes. Garçon ou fille ? Les parents ne le savent même pas. Petit à petit, le premier duvet est remplacé par de vraies plumes. Alors, on voit un peu mieux la personnalité du bébé : on peut lui donner son nom.

Après quelques semaines, le dos et le ventre des quatre oisillons deviennent de plus en plus blancs. Les ailes de ses deux sœurs et de son frère commencent à pâlir aussi. Par contre, ô surprise ! Le bout de ses ailes à lui s'est mis à foncer de plus en plus. Bientôt, on doit se rendre à l'évidence : il aura des ailes au bout tout noir !

Des ailes avec du noir ? Quelle honte ! Dans toute l'histoire de la famille, on n'a jamais vu cela. Ni du côté de maman, ni du côté de papa goéland... Les cormorans, eux bien sûr, sont tout noirs. Mais les goélands, si gracieux dans le ciel, sont toujours aussi blancs que des nuages de beau temps. Dépité, le papa décide d'appeler son drôle de rejeton : Oran, c'est à dire, juste la moitié de cormORAN.

Plus le temps passe, plus le bout des ailes d'Oran noircit et plus les goélands du voisinage rient de lui. Oran est bien triste. Fâché de tant d'injustice, il tente d'oublier sa peine en plongeant dans la mer.

Tout le monde le sait : les goélands ne plongent presque pas. Ils se contentent de manger les déchets de poisson à la surface de la mer ou même parfois, les vers de terre laissés par les laboureurs.

Mais Oran, lui, plonge dans la mer, loin au large, pour s'éloigner de ceux qui rient de lui. Et aussi pour chasser sa tristesse d'avoir du noir sur les ailes. Son frère, Nuage et ses sœurs, Neige et Aurore restent avec leurs parents, plus près de la plage au pied de la falaise rouge. Ils ont amplement de capelans et de petits bigorneaux à se mettre dans le bec, surtout à la marée baissante.

Au large, Oran monte de plus en plus haut. Il plonge de plus en plus profondément dans la mer. Un jour, il revient à la falaise, tout joyeux.
- Regarde. Regarde, papa, un gros gros capelan ! Il bouge encore.
- Ce n'est pas un capelan, idiot ! C'est un éperlan.
- Oran, tu devrais rester avec nous, lui dit doucement sa mère. On ne sait jamais... C'est très dangereux de s'éloigner du bord. Les gros poissons, ce n'est pas pour nous, tu sais.

Mais, dans son cœur, le papa est bien content qu'Oran aille au large. Il n'a pas alors à entendre les farces de ses amis goélands. Il n'a pas à expliquer ni à s'excuser du noir sur les ailes de son fils.

Les semaines passent. Les ailes d'Oran restent un peu plus petites et plus pointues que celles des autres goélands. Mais, plus il monte dans le ciel, plus elles deviennent musclées et élancées. Les autres continuent de rire de lui. Maintenant, c'est parce qu'ils l'envient de pouvoir voler aussi haut et aussi loin, au large. Durant les tempêtes de pluie et de grand vent, les oiseaux de mer se cachent dans les crevasses de la falaise pour se protéger. Pour Oran, c'est le contraire. C'est le moment qu'il préfère pour aller voler au large. Personne ne le voit. Personne ne rit de lui. Il a de plus appris certaines choses.

Par exemple, qu'en volant haut au-dessus de la rafale, le vent est moins violent. En volant haut, on voit beaucoup plus profondément sous les vagues. En volant haut, et en se laissant tomber comme une roche, les ailes repliées, on entre bien plus loin dans la mer. En partant de plus haut, avec le bec comme la pointe d'une flèche, on plonge creux. Et plus on plonge creux, plus les poissons à manger sont gros !

Un jour, une tempête effrayante se lève. Tous les oiseaux se cachent dans les crevasses. Comme d'habitude, Oran part haut et loin. Le soir, la tempête n'est toujours pas calmée. Oran revient à la falaise rouge, le ventre plein à craquer d'excellentes loches. Ses parents et tous les autres n'ont rien mangé de la journée. Ils ont froid et grelottent toute la nuit. Oran, lui, dort d'un sommeil profond et réparateur. Le vent et la pluie continuent toute la nuit.

Le lendemain, la nature n'est toujours pas calmée. Oran part à nouveau, et ce, malgré les remarques inquiètes de sa mère. Il a son plan bien en tête. Aussitôt au large de la falaise, il monte, monte et monte... Il monte au point d'en avoir le souffle coupé. Il traverse les nuages. Il voit le soleil dans un ciel bleu et calme. On ne s'en douterait jamais... En bas, c'est la tempête !

Et là, après un moment de repos, Oran ferme ses ailes au bout noir. Il se met le corps en triangle. Il allonge son bec bien en avant. Et là, il plonge. Il prend une vitesse incroyable. Le vent cille dans ses oreilles. Il fonce dans les nuages blancs. Les nuages deviennent gris. Puis la pluie gicle sur ses plumes. Il garde les yeux bien ouverts.

Il sort des derniers nuages, au-dessus des vagues. Il aperçoit sous l'eau agitée, des formes allongées. Les plus gros poissons qu'il ait jamais vus ! Sa vitesse lui fait fendre l'eau comme un éclair.

Il descend. Il descend. Il arrive dans le banc de poissons avec force. Son bec frappe un bon gros poisson derrière la tête. Le poisson est assommé. Oran ouvre le bec. Il saisit le poisson par les branchies.

Avec ses pattes palmées, il nage vers le haut. Rendu à la surface, il garde sa prise sur le poisson toujours étourdi. Il nage, nage. Le poisson est trop lourd. Oran est fatigué. Il ne peut se remettre à voler.

Il voit les immenses vagues déferler vers la falaise rouge. Il se laisse porter par l'écume sur la crête des vagues. Le poisson toujours accroché à son bec agit comme une planche de surf. Une dernière vague le rejette sur la plage. Dieu merci ! la marée est basse, il a ainsi évité de s'écraser sur la falaise. Il hâle le poisson sur le sable, lâche un cri et s'écroule, épuisé.

Sa maman a reconnu le cri d'Oran, malgré le vent. Elle accourt. Son papa n'en croit pas ses yeux ! Il voit son drôle de fils, couché sur le sable, les ailes toutes ruisselantes. Il tient toujours dans son bec un énorme hareng.

Toute la famille peut enfin se régaler. Oran est acclamé comme un héros, sur la falaise rouge.

Samuel, la prochaine fois que tu iras en Gaspésie. S'il fait tempête. Habille toi bien. Sors dehors. Regarde au large. Tu verras certainement des drôles de goélands avec du noir au bout des ailes en train de plonger dans les vagues furieuses. Ce sont des goélands pêcheurs appelés margots par les Gaspésiens. Ce sont les enfants d'Oran. Ils pêchent pour leurs amis abrités dans la falaise.

Ton grand-P'pa Pierre

 

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