Voici donc cette conclusion de
« Ma Gaspésie, le combat
d’un éducateur », Coll. Itinéraires, Montréal, Fides,
1993, 224 p., ISBN 2-7621-1689-9
Y a-t-il un avenir pour la Gaspésie? On a tant répété
cette question qu'elle en est devenue une sorte de lieu commun. J'y réponds,
pour ma part, qu'il y a un avenir pour la Gaspésie et que la clef de cet avenir
si problématique se trouve dans l'école, mais dans une école qui aura eu le
courage de réhabiliter dans ses murs l'exigence et la rigueur, après des années
de tâtonnement, de recherche et de concessions à la facilité et aux modes du
jour. Cette école cependant ne pourra être différente de celle de l'ensemble du
Québec.
Du travail excellent a été
accompli dans l'école gaspésienne depuis quelque 70 ans et la Gaspésie en a
grandement profité. Mais, il s'agit d'une entreprise de longue haleine, un peu
comme celle de la plantation d'arbres de bois dur : on devra attendre
pendant de nombreuses années pour vraiment récolter. Il nous faut en arriver au
jour où l'atmosphère, l'ambiance, la conviction générale, face aux valeurs de
l'éducation célébreront les travaux de l'esprit, les talents intellectuels, les
succès de nos étudiants, les qualités et la profession même de nos éducateurs.
Le chantier est encore
relativement jeune. En 1975, René Lévesque, s'adressant aux étudiants du cégep
de la Gaspésie et des Îles, leur disait: Je ne le ferai pas, mais si je vous
demandais de lever la main, ceux d'entre vous qui sont de la première
génération de leur lignée à accéder aux études collégiales, j'ai l'impression
que vous seriez nombreux à vous manifester. Il avait bien raison car, en
réalité, c'est la très grande majorité d'entre eux qui auraient alors levé la
main.
Dans l'ensemble du Québec, la
scolarisation remonte beaucoup plus loin dans le temps, mais il faut
reconnaître que, là aussi, s'accentue et s'affirme de façon dramatique
l'urgence de reconnaître et de valoriser le travail intellectuel, le rôle
fondamental de l'école et la réalité de ses légitimes exigences... Un réel
cul-de-sac national nous contraint de nous rendre à cette évidence.
Et cela s'applique aux écoles
de tous niveaux, à la formation professionnelle, à la compétence tous azimuts.
Le mépris du "bolé", qui peut s'expliquer
par une tendance naturelle à justifier le choix de la facilité, est suicidaire
pour un peuple. Il paralyse de nombreuses et précieuses forces vitales. L'école
québécoise a évacué de ses murs, ou à peu près, la préoccupation qui doit être
la sienne de maintenir en ces lieux une atmosphère et des moyens significatifs
qui incitent et encouragent vraiment élèves et étudiants à poursuivre cette
étoile lointaine mais combien nécessaire qui s'appelle l'excellence[i][i]. Dans cette lancée, on en est arrivé,
dans la société en général, à faire de la poursuite de l'excellence une sorte
d'atteinte aux droits de la personne. Promouvoir l'excellence serait injuste et
cruel envers ceux et celles qui s'en trouveraient trop éloignés!
Ainsi, on a beaucoup ri de ce
slogan de l'époque de la révolution tranquille: "qui s'instruit
s'enrichit". Ce mot d'ordre pouvait avoir des apparences ou même des
intentions bassement mercantiles et il est malheureusement trop vrai que
beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles dûment diplômés se cherchent en
vain un emploi convenable. Outre l'évidente constatation que les chômeurs non
diplômés ont beaucoup plus de difficulté que les autres à se dénicher un
emploi, on oublie que souvent il y a trop facile adéquation entre diplôme et
instruction valable. Pas étonnant, dis-je, que certains diplômes ne donnent pas
accès à l'emploi quand, dans une irresponsable opération de démocratisation
scolaire, ils ont sanctionné l'incompétence.
Ce qui est certain c'est que
la nation s'enrichit en s'instruisant vraiment car c'est d'abord des rangs de
ses enfants instruits que jailliront les idées, les formules, les innovations
et les lois capables de régler ses problèmes et de mettre au travail ses
chômeurs instruits et les autres. Cela est vrai du Québec et plus encore de la
Gaspésie où le taux de chômage, toujours le plus élevé au Québec, atteint, au
printemps de 1993, le taux effarant de 27,7% [ii].
Depuis quelque 35 ans, il m'a
été donné de participer à divers travaux dont l'objectif principal était
l'éducation ou l'instruction dans notre milieu. Dans le feu de l'action, il
n'était pas facile d'évaluer les changements en cours mais, avec un certain
recul, on peut saluer de réels progrès dans notre condition socio-économique. Cependant,
la Gaspésie a, du fait même de cette évolution, mesuré un peu mieux le chemin
qui lui reste à parcourir et l'urgence de procéder.
L'avenir de la péninsule est
fonction de la matière grise, de sa matière grise. Depuis qu'elle exploite
"ce gisement", la Gaspésie est contrainte, à peu près
systématiquement, d'en exporter les produits vers les centres urbains. Le bain
coule lamentablement. Pis encore, c'est une hémorragie qui draine
dangereusement nos forces vives.
La présente page avait déjà
été rédigée lorsque, le 1er juillet, m'est parvenu de l'Université du Québec à
Rimouski le rapport final d'une Étude des facteurs de développement de l'Est
du Québec dans laquelle on peut lire:
[...] la formation est
considérée commne un facteur clé du développement
économique. Il n'y a plus lieu de discuter sur la préséance entre la formation
et l'emploi. Il faut que les jeunes et les travailleurs soient bien instruits
et formés, quitte à ce que dans un premier temps l'exode se poursuive avant que
les opportunités d'emploi en arrêtent le mouvement.
[...] on perçoit très bien le
problème du décrochage scolaire et de l'exode des plus instruits, laissant en
plan une population moins scolarisée et moins apte à faire face aux exigences
des changements qui vont survenir. Cette situation implique une meilleure
conjonction entre famille et école et la nécessité de prendre les moyens pour
assurer à tous les jeunes "l'obtention d'un premier diplôme"[ii][iii].
Ceux et celles de nos jeunes
gens instruits qui réussissent à s'établir en Gaspésie contribuent ainsi à
retenir en région un certain nombre de leurs contemporains. Les charmes de la
nature gaspésienne et l'attachement viscéral des Gaspésiens à leur région
natale constituent aussi un important facteur de rétention de cette matière
grise. Les travaux plutôt récents de mise en valeur du riche patrimoine
historique des Gaspésiens et l'affirmation croissante de leur conscience
régionale militent dans le même sens. Mais tout cela ne suffit pas. Il faudra y
ajouter l'action concrète et toujours attendue de gouvernements qui
reconnaîtront vraiment l'inévitable relation qui s'interpose entre la santé du
pays et celle de ses régions. Il faut que cesse enfin la ronde des études et
des plans au moyen desquels on gagne du temps en faisant miroiter à nos yeux
des jours meilleurs devant venir après ces études et ces plans que l'on
recommence toujours.
Oui, l'avenir de la Gaspésie
est dans les mains - et dans la tête - de ses fils et de ses filles dont
l'école aura vraiment exploité le potentiel. Voilà la relève qui inventera et
fera appliquer des façons nouvelles, intelligentes et écologiques capables de
mettre en valeur sans les détruire nos ressources renouvelables, celles de la
mer, de la forêt et de notre extraordinaire potentiel touristique. Voilà la
relève qui saura comment susciter en Gaspésie des emplois dont la création,
grâce à la technologie moderne, sera alors possible ailleurs que dans les
villes ou leurs banlieues.
Ces jeunes demeureront
davantage en Gaspésie et même y reviendront quand les gouvernements auront
compris et assumé effectivement leur responsabilité d'assurer un minimum de
qualité de vie en cette région. Or, nos gouvernements n'ont visiblement pas
encore compris cela lorsque, par exemple, ils agissent comme ils l'ont fait
dans l'expropriation de Forillon. Ils n'ont pas
encore compris cela lorsqu'ils dépouillent froidement nos villages de leur seul petit agora qu'est le bureau de poste ou bien
lorsqu'ils amputent sauvagement la Gaspésie d'un minimum décent des services de
télévision de Radio-Canada ou de Radio-Québec.
Ils n'ont visiblement pas compris cela lorsqu'ils permettent qu'il en coûte
plus cher pour voler de Gaspé à Montréal que de Montréal à Paris.
Disons-le franchement et
froidement: nos gouvernements ont peut-être compris, mais ils n'ont pas encore
accédé à ce niveau d'évolution qui, dans leurs choix déchirants, les conduira à
préférer la santé de la nation à celle d'un parti politique. À ce moment-là, il
n'y aura plus d'inconvénient pour la Gaspésie à ne compter que deux députés à
élire ou à défaire.
En attendant ce jour heureux
que nous apportera la civilisation toujours en marche malgré tout, la Gaspésie
continuera de préparer, pour elle-même et pour le pays tout entier, le plus grand
nombre possible de "têtes bien faictes".
Elle continuera ses efforts pour retenir ces têtes chez elle ou les ramener de
la ville et elle continuera d'être, comme elle l'a toujours été, une terre
d'accueil où l'hospitalité est empreinte de cette ouverture et de ce charme
mystérieux qui sont le propre de la vaste mer, témoin de son histoire et
berceuse de ses rêves.
______________________
RÉFÉRENCES
[i].. Louis Balthazar et Jules Bélanger, L'école détournée, Boréal, 1989, 216 p., p. 192.
[ii].. Enquête de Statistique Canada sur la population active dans la région de la Gaspésie/Les Îles-de-la-Madeleine.
[iii].. Yves Dion, Luc Desaulniers et Michel Légaré, Étude prospective des facteurs de développement de l'Est du Québec, Éléments d'un portrait, Université du Québec à Rimouski, le 31 mai 1993, 176 p., p. 45. (Étude menée au cours du premier semestre de 1993, selon la méthode de prévision Delphi, avec la collaboration de cinquante-trois "experts" et neuf "spécialistes" de la région).
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