Le temps de parler

 

 

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Vive la Gaspésire libre! Pierre Imbeau **  Le temps d’une paix Jean-Marc Côté ** Optimisme possible? Jules Bélanger

Le jeudi 10 avril, Télé-Québec diffusait un documentaire sur la Gaspésie intitulé Déménager ou rester là. Plusieurs Gaspésiens actuels ou de la diaspora l’ont écouté avec intérêt. Voici la réaction d’un résident de Gaspé. ( P. I.)

La Gaspésie ou le berceau vidé

J'ai, moi aussi, écouté avec intérêt et attention Déménager ou rester là. C'est à mon sens un portrait assez fidèle de la situation (en Gaspésie)... et curieusement « Le point » hier soir consacrait du temps d'antenne aux gens du Lac-Saint-Jean, justement sur le sort réservé aux régions par les gouvernements. J'y ai vu, là, un complément très intéressant à Déménager ou rester là.

[…] 

Mes trois enfants gagnent leur vie à l'extérieur de la Gaspésie; c'est dommage... mais ils n'avaient pas le choix. Cette année, au Cégep, il y a presque 200 étudiants de moins qu'en 1969... Bon, il y a la dénatalité, mais les jeunes familles ont quitté. À Rivière-au-Renard, cette année, selon une de mes amies qui y enseigne, il y a 19 jeunes à la maternelle, dont deux de L'Anse-au-Griffon et un de Cap-des-Rosiers. L'on me dit que dans une seule année (1997 ou environ), 26 jeunes familles ont quitté... majoritairement vers la Beauce... l'on peut assumer que 26 élèves de moins ne sont pas de ce fait à la maternelle cette année.

 

Tout y contribue; le déclin de la pêche au poisson de fond, la fermeture d'usines, pas ou très peu de troisième transformation... un des plus beaux ports naturels au monde qui ne sert plus que de fond de paysage aux cartes postales....

 

Mais ce n'est pas un fait nouveau... il y a longtemps que la Gaspésie subit ce sort. La famille de mon grand'père Mc Neil comptait onze enfants, trois gars, huit filles. Seul mon grand‑père et une de ses soeurs Christine (Mrs Robert Sutton) sont demeurés à Petit Pabos; un de ses frères est décédé à Vickensburg en Arizona après un détour par le Montana, et l'autre à Keslo en Colombie-Britannique; les deux n'ont pas de descendants connus. Trois de ses soeurs sont décédées dans la région d'Ottawa. Ma grand­­­‑mère maternelle a déjà travaillé à L'hôtel Windsor de Montréal... mon grand-père Loiselle était pêcheur... L'Histoire ne nous a pas appris comment un pêcheur de « L'Anse-aux-Basques » (Pabos pour les incultes) a réussi à moucher jusqu'à « montrial »... mais « grandwizel » avait un certain temps travaillé sur le « tender » pour le CN du temps. Les phonéticiens auront bien sûr compris qu'il s'agissait, là, du grand Loiselle, devenu grand parce qu'il voyait du pays que les autres ne voyaient pas (ils n'avaient pas le câble!), mais qu'il pouvait leur raconter en le façonnant et l'assaisonnant à son goût du jour... et Dieu sait qu'il pouvait « beurrer épais ».

 

Bref, la Gaspésie est vraiment le berceau du Canada, il se vide quand l'enfant grandit...

 William Mc Neil (2003-04-11)

 


 

Vive la Gaspésie libre!

J’avais pris la précaution d’enregistrer le documentaire Déménager ou rester là, je viens de le revoir. Après ce deuxième visionnement, je suis encore plus impressionné par la qualité et la vérité de ce film. Il me paraît très réaliste sur la situation de la Gaspésie, dans un propos sans complaisance, ce qui me semble très fort dans les circonstances… Bravo à son auteur qui documente drôlement bien la réflexion de toute personne qui a la Gaspésie à cœur.

 

Depuis notre arrivée dans la région de Montréal, il y a presque 40 ans, je me suis toujours senti, ici, un peu comme un immigré en terre étrangère. Les compagnons de travail et les gens de mon milieu m’ont toujours reconnu une couleur différente, une espèce de culture qui n’est pas d’ici. Moi, j’ai toujours gardé une certaine nostalgie qu’avec ma petite famille, j’ai entretenue par des visites annuelles à la parenté, bien sûr, mais surtout à la terre gaspésienne… Mes trois enfants se considèrent comme immigrants de deuxième génération et sont également très attachés à leurs racines gaspésiennes, et ce, même si les deux derniers sont nés en ville.

 

Pourtant, Alberte et moi nous sommes parfaitement adaptés au milieu urbain au point où, quand l’occasion s’est présentée, nous avons préféré rester en ville. Les raisons? Probablement les mêmes que celles qui ont exilé mes trois sœurs et quatre de mes cinq frères. Quelques-unes ont été évoquées dans le film : facilité d’instruction pour les enfants, vaste choix d’emplois, vie culturelle riche et stimulante, choix d’amitiés, intimité garantie par la foule, etc.

 

C’est l’exemple de la Bretagne présenté par le film qui m’a le plus frappé. Remettre l’économie à l’échelle humaine, à la dimension des individus concernés, voilà la solution pour la Gaspésie. De petites entreprises qui se regroupent au besoin pour assumer les plus gros frais, mais qui respectent avant tout l’individualité et la créativité de chacun. Ce n’est certainement pas des solutions importées de toutes pièces de l’extérieur qui peuvent régler les difficultés de ce peuple absolument et parfaitement unique. Et pourtant, c’est ce que les gouvernements s’obstinent à faire… si j’ai bien compris le film.

 

Et là, je me suis souvenu de l’arrivée de ma famille à Grande-Rivière en 1950. Un des villages les plus prospères de la Gaspésie à cette époque. Selon les capacités personnelles, des barges de bancs à quatre cinq hommes arrivaient chargées jusqu’à la ligne de flottaison; des barges de terre à deux hommes et des flats à un homme qui pêchaient suffisamment pour nourrir toutes les bouches sous leur responsabilité. Ils avaient le choix d’accoster au quai de Robin, de Médée Lelièvre, de la Coopérative et même au quai à Méthot : quatre petites entreprises qui se faisaient compétition dans un équilibre précaire, mais dans une relative prospérité. Une barge ou un « flat », un lopin de terre pour la viande et les légumes, et les chantiers l’hiver pour de l’argent frais. On était loin de la semaine de 36 heures et des vacances d’hiver en Floride, mais presque toutes les familles avaient leur Méteor devant une maison bien à elles.

 

Quand Québec a décidé que la pêche artisanale, c’était désuet; quand on a créé le besoin de bateaux toujours plus gros qu’il fallait 20 ans de pêche pour payer; quand on a transformé notre Gaspésien indépendant en homme d’affaires, on a détruit l’ordre des choses établi depuis des générations de lutte pour la survie. Nos coopératives venaient tout juste de nous débarrasser de l’emprise des Jersiais, voilà que l’on tombait sous le joug tout aussi exigeant des gouvernements. Pour réussir à payer l’hypothèque du bateau, le pêcheur a abandonné la ligne dormante (trawl) plus sélective pour la drague et il s’est mis à racler et à détruire le fond de la mer nourricière. Si les gouvernements avaient pris leurs vraies responsabilités, ils auraient laissé les Gaspésiens pêcher comme ils savaient si bien le faire, à leur manière, et les auraient plutôt protégés contre l’invasion des pilleurs de fonds venus d’Europe et d’Asie.

 

Si l’on reprend l’histoire de l’agriculture et celle de l’industrie forestière, nous voyons exactement le même modèle d’interventionnisme à gros sabot : les gens débrouillards et industrieux par nature qui se font « charrier » dans des projets trop lourds et trop indigestes pour la région. J’ai le sentiment que les gouvernements ne font pas confiance aux Gaspésiens. Ils ne croient pas que leurs initiatives soient rentables ou même réalisables. Ils se croient obligés de filtrer et de censurer, alors qu’ils devraient se contenter d’encourager et aider ceux qui ont des idées originales et qui ont la passion qui va avec leur rêve.

 

Avec sa population clairsemée le long de la côte, la Gaspésie ne sera jamais le lieu idéal pour de l’industrie lourde, mais elle pourrait être le paradis d’une multitude de petites entreprises locales et frileuses de leur indépendance, qui, comme les villages et les Gaspésiens eux-mêmes, prendront forme et s’enracineront là où un cœur courageux ou l’âme d’un rêveur l’aura décidé.

 

Pierre Imbeau  (2003-04-22)

 


Le temps d’une paix

Je viens de lire ce texte qui me rappelle bien des souvenirs. C'était le temps d'une paix. Ces pensées nous posent beaucoup de questions. Serait-il possible, dans notre temps, de vivre comme il y a 50 ans sur certains aspects? Au niveau de la pêche, ta description de l'arrivée des bateaux est tout à fait réaliste. Ce type de pêcheurs demeurait naïf tout comme le cultivateur avec ses chevaux ou son petit tracteur.

 

Ces individus instruits qui ont créé ces systèmes monstrueux de pêche ont plutôt détruit. La mécanisation en soi n'est pas répréhensible, mais le profit démesuré, certainement. Il faudrait alors modifier le cerveau humain pour changer les comportements. Il y a de l'agressivité dans toutes les formes de cultures.

 

Jean-Marc Côté (26-04-2003)

 


Optimisme possible?

·        Ces propos sur la Gaspésie et ses malheurs m’ont particulièrement intéressé. L’humour traditionnel de William. La nostalgie de Pierre et de Jean-Marc

 

·        Selon moi, il est évident que d’énormes bêtises gouvernementales ont malheureusement été commises au détriment de notre Gaspésie. Vous en avez mentionné quelques-unes. Avoir permis à la puissance mécanique de racler et détruire les fonds marins en est une des plus impardonnables. Et cela, pour avoir manqué de courage lorsque le temps était venu de contrôler les quotas de façon intelligente. Mais non, il ne fallait pas risquer de perdre des votes! Remettons à plus tard cette décision logique, mais peu populaire… Et plus tard, on a réduit les quotas à zéro parce qu’il ne restait plus de poisson de fond… Stupidité!

 

·        Je ne pense pas qu’on aurait dû bouder les progrès techniques et faire en sorte qu’en Gaspésie les pêcheurs continuent de « jigger » ou de pêcher avec leurs bonnes vieilles barges. Mais le bon sens demandait qu’on réglemente mieux l’usage de ces nouvelles et puissantes techniques. De même, on ne peut, par exemple, demander aux Gaspésiens de creuser des canaux encore au pic et à la pelle lorsque tout le monde sait qu’existent ces formidables excavatrices (pépine) qui font avec un homme le travail qui en requérait 40 ou 50 au temps du « flat » et de la barge. Il aurait été illusoire aussi de demander aux capitaines de chalutiers de se contrôler eux-mêmes et de décider qu’après tant de mille livres de prises ils arrêteraient de pêcher pour sauver l’espèce.

 

·        Au sujet de l’avenir de notre Gaspésie, je fais malgré tout partie des optimistes. Je crois que les morues qui restent ne s’arrêteront pas de pondre. Je crois que le facteur premier de notre industrie touristique, c’est-à-dire cette richesse naturelle que sont les beautés uniques des paysages gaspésiens, il est là pour rester. Or le tourisme est la plus grosse industrie au monde et il s’agit d’une industrie qui aura toujours une clientèle, voire une clientèle croissante. Ce qu’on ne peut pas dire, par exemple, de l’industrie du fer qui est menacée par la découverte de nouveaux métaux. De plus, nous avons maintenant des écoles en Gaspésie et, comme l’un de vous l’a si justement écrit, voilà le nerf de la guerre. Enfin, les distances séparant la Gaspésie des grands centres urbains, distances qui nous ont si longtemps handicapés, sont maintenant abolies pour bon nombre de contenus à transporter. Bienvenue donc à la cybernétique, à l’informatique et à quelques autres tiques! Savez-vous tous, à ce chapitre, qu’il existe à Gaspé une compagnie qui conçoit, produit et vend à travers le Québec et ailleurs des systèmes de contrôle télémétrique (par exemple pour contrôler de Gaspé le fonctionnement de l’aqueduc de Mont-Laurier ou de St-Jérôme et les quantités nécessaires de chlore ou autres substances et autres données quantifiées)? Les distances, ici : pas de problème!

 

·        Optimisme naïf? Peut-être. Têtu, certainement. Au cas où ça pourrait en intéresser quelques-uns, j’ai pensé vous transmettre ci-dessous un texte que j’ai commis il y déjà dix ans. Il s’agit de la conclusion d’un petit livre racontant un certain nombre de batailles en faveur de notre Gaspésie. Une conclusion optimiste, eh oui!

 

·        Or après dix ans, en 2003, notre taux de chômage est à 20 ou 25 %, Murdochville n’a plus de cuivre, la mer n’a plus de morue, la forêt pose de sérieux problèmes à cause de sa surexploitation et l’exode de notre jeunesse se poursuit en entraînant maintenant (ça, c’est plutôt nouveau!) une partie de nos retraités qui veulent aller vivre près de leurs rejetons en ville (ou leur fournir du baby-sitting à bon marché)… Et moi, je demeure optimiste… C’est peut-être assez pour que vous m’invitiez à ne plus prendre ici de votre temps. Que voulez-vous? L’absence d’espoir ne ressemble-t-elle pas au désespoir? Je n’aimerais pas ça. 

 

Jules Bélanger (02-05-2003)

Voici donc cette conclusion